lundi 18 mai 2026

Mes seuls dieux


Résumé : 
Pleines d'inventions narratives, les nouvelles d'Anjana Appachana entrelacent enchantement amoureux et cruauté inconsciente, songeries amères et tendres, conflits cocasses ou tragiques. Elles nous font découvrir l'Inde du point de vue de la femme, de l'enfance vulnérable aux déboires des épousailles ; de la fillette qui s'invente une vie sentimentale en lisant Jane Eyre au moment où sa soeur aînée se marie, à celle qui porte une dévotion folle à sa mère, au point de la croire en communication directe avec le panthéon des divinités hindoues ! " Ce fut ma vieille amie qui, en toute innocence, me posa la question : est-ce que la famille observait les coutumes habituelles au cas où le nouveau-né serait un garçon ? Quelles coutumes, ai-je demandé, déroutée. Elle gloussa. ''

Mon avis : 
Mes seuls dieux d’Anjana Appachana est un recueil de nouvelles d’une grande finesse, à la fois drôle, tendre et très juste dans sa manière de saisir le quotidien. J’ai particulièrement aimé la façon dont l’autrice fait exister, en quelques pages seulement, des personnages mémorables et des situations qui restent en tête longtemps après la lecture.

Les nouvelles ''Bahu'', ''La prophétie'' et ''Sa mère'' m’ont vraiment touché. Elles disent beaucoup de la condition des femmes, des attentes familiales, des pressions sociales et des liens mère-fille, sans jamais forcer le trait. Il y a une sensibilité très particulière dans l’écriture d’Anjana Appachana, capable de mêler la légèreté apparente à une vraie profondeur émotionnelle.

Et puis il y a Sharma, personnage absolument irrésistible, que l’on retrouve dans deux nouvelles. Il est tellement drôle, tellement casse-pied pour ses supérieurs au bureau, qu’il donne au recueil une touche de fantaisie bienvenue. C’est vraiment l’un des grands plaisirs du livre : retrouver ce personnage et sourire à chacune de ses apparitions.

Au-delà de ses qualités narratives, le recueil offre aussi une très belle image de l’Inde. On y sent la vie familiale, les traditions, les tensions entre modernité et héritage, mais aussi une vraie énergie du quotidien. C’est un livre qui fait découvrir un pays à travers des destins intimes, avec beaucoup de chaleur et de justesse. Un recueil que je recommande sans hésiter, autant pour la richesse de ses thèmes que pour le plaisir de lecture qu’il procure.

The Love Hypothesis

 

Résumé : 
Olive Smith, étudiante en troisième année de thèse, ne croit pas aux relations durables ; Anh, sa meilleure amie si, raison pour laquelle Olive se trouve dans le pétrin. Afin de convaincre Anh qu’elle est heureuse en amour, Olive ne peut se contenter d’un simple mensonge : les scientifiques ont besoin de preuves. Comme tout biologiste qui se respecte, Olive panique et embrasse le premier homme qu’elle voit. Or cet homme n’est autre qu’Adam Carlsen, jeune professeur sexy et tyrannique à Stanford. Contre toute attente, Adam accepte de prétendre être son petit ami. Plus surprenant encore : il est parfait en tout point. Soudain, leur expérience est proche de la combustion, et Olive découvre que tester ses hypothèses sur l’amour peut s’avérer dangereux quand c’est son propre cœur qu’on met sous un microscope…

Mon avis : 
J’ai passé un très bon moment avec The Love Hypothesis d’Ali Hazelwood — le genre de lecture qui se dévore avec un sourire constant aux lèvres. C’est un roman feel-good, tendre et léger, qui joue à fond la carte de la romance universitaire avec une efficacité redoutable.

Certes, le livre ne réinvente pas les codes du genre. On retrouve quelques clichés bien installés : le héros mystérieux, charismatique et un peu trop parfait pour être vrai, ainsi que des dialogues parfois étonnamment adolescents pour des personnages censés être doctorants en sciences. Cela peut faire tiquer par moments, surtout si l’on attend une représentation réaliste du milieu académique.

Mais malgré ces petites faiblesses, la magie opère. La relation entre Olive et Adam évolue avec douceur et sincérité, et l’on se laisse facilement embarquer par cette histoire d’amour naissante, pleine de maladresses, de non-dits et de moments touchants. C’est exactement le type de roman qui fait du bien : prévisible, oui, mais aussi chaleureux et profondément réconfortant.

samedi 16 mai 2026

Ces lignes qui tracent mon corps


Résumé : 
En Iran, selon la loi islamique, le père de famille est propriétaire du sang de ses enfants, il ne peut donc être poursuivi pénalement s’il s’en prend à sa progéniture. De là découle en partie la construction de la société iranienne où l’homme a les pleins pouvoirs, notamment sur les femmes, en toute impunité. Mansoureh Kamari se souvient ici de son enfance et de son adolescence sous ce joug masculin. Elle expose des faits : les interdictions multiples (rire, chanter, danser, aimer), la possibilité d’être mariée à 9 ans, exécutée à 15, après avoir été violée... Elle raconte les agressions sexuelles répétées, dans la rue, le taxi, chez le médecin, à la fac... Et la peur constante, l’impuissance, l’incapacité à maîtriser son destin. Mais Mansoureh a fuit l’Iran, elle a réussi à sortir de cette oppression permanente, et cet album est aussi l’histoire d’une métamorphose, celle d’une femme recouvrant sa liberté.


Mon avis :
Je ne pensais pas être autant remué par cette BD. 

Le corps, ici, n’est pas seulement dessiné : il est raconté, marqué, contraint. Et à travers lui, c’est toute la violence d’un système qui se dévoile, sans détour.

Ce qui m’a le plus touché, c’est cette tension constante entre enfermement et désir de liberté. On sent la peur, la surveillance, le poids des règles — mais aussi une forme de résistance presque silencieuse, qui passe par des gestes, des regards, des pensées. 

J’ai aussi été frappé par la sobriété du dessin. Il n’en fait jamais trop, et pourtant tout est là. 

C’est une lecture qui oblige à regarder, à ressentir, à ne pas détourner les yeux. Et surtout, elle rappelle à quel point la liberté — celle de disposer de son propre corps — reste, pour certaines, un combat quotidien.

Le camino


Résumé : 
La mort rôde toujours et son visage n'est jamais le même.

Lotte Bonnet, chocolatière-confiseuse à la carrière florissante, vit heureuse aux Pays-Bas avec son époux Emil, un ancien réfugié bosniaque. Après le cancer qu'il vient de vaincre, rien ne la prépare à la nouvelle brutale qu'elle s'apprête à recevoir : Emil s'est suicidé alors qu'il marchait sur le chemin de Compostelle, pour fêter sa guérison.

Dévastée, Lotte se rend en Bosnie pour disperser ses cendres. Là, elle découvre l'impensable : l'homme qu'elle a aimé n'était pas celui qu'il prétendait être. Le passé sanglant de ce pays l'a-t-il poussé à mentir sur son identité ? Lotte décide de faire le Camino, dans les pas de son mari, afin de comprendre. Mais quelqu'un l'observe. Quelqu'un prêt à tout pour enterrer le passé.

Un thriller haletant, entre quête personnelle et mémoire collective, porté par une tension constante et une profondeur historique saisissante.

Mon avis : 
Le Camino d’Anya Niewierra est un roman qui m’a profondément marqué, malgré quelques longueurs dans les premiers chapitres qui peuvent parfois ralentir le rythme. Mais au final, cela n’enlève rien à la force de l’ensemble du roman, bien au contraire : j’ai vraiment adoré cette lecture.

Ce qui m’a particulièrement touché, c’est la manière dont l’autrice entremêle l’intime et l’Histoire. À travers Lotte, on suit un double cheminement : celui du deuil, avec la perte de son mari, et celui, plus vertigineux encore, de la quête de vérité sur le passé de cet homme qu’elle pensait connaître apres toutes ses années ensemble. Lotte est un personnage très attachant, sincère dans ses doutes, courageuse dans sa démarche, et profondément humaine.

Le cadre du Camino apporte une dimension supplémentaire au récit. Bien au-delà de l’aspect religieux, c’est ici un espace de réflexion, de transformation et presque de renaissance. C’est un pèlerinage qui m’attire moi-même pour ces raisons-là : son poids historique, sa richesse culturelle et cette dimension spirituelle ouverte, accessible à chacun.

Enfin, l’arrière-plan historique lié à l’ex-Yougoslavie est sans doute l’un des aspects les plus fascinants du roman. Complexe, parfois dur, mais remarquablement bien restitué, il apporte une profondeur inattendue à l’intrigue. On sent un vrai travail de documentation, au service d’une histoire à la fois personnelle et universelle.

Un roman prenant, intelligent et émouvant, qui donne autant à réfléchir qu’à ressentir.

mercredi 13 mai 2026

La bouchère


Résumé : 
Le jour, elle prépare du kimchi pour sa famille. La nuit, elle affûte son couteau pour tuer.

Depuis la mort de son mari et la perte de son emploi dans une boucherie de Séoul, Mme Shim se retrouve seule avec ses deux enfants et un réfrigérateur à remplir. Lorsqu’elle tombe sur une mystérieuse petite annonce qui promet soixante-dix millions de wons pour devenir tueuse à gages, elle décide de tenter sa chance. Elle qui a passé tant d’années à découper de la viande manie la lame avec une précision redoutable… En plus, qui soupçonnerait une femme au foyer, discrète et sans histoire ?

Mon avis : 
Je ressors de La bouchère de Jiyoung Kang avec une certaine déception, surtout que le point de départ était prometteur. 

Malheureusement, l'idée de départ est noyée dans une construction narrative que j’ai trouvée inutilement éclatée et brouillonne. La multiplication des personnages, combinée à des changements de point de vue à chaque chapitre, rend la lecture confuse et parfois laborieuse. On passe d’une voix à l’autre sans toujours comprendre l’intérêt de ces détours, ni ce qu’ils apportent réellement a l'intrigue. À plusieurs reprises, j’ai eu le sentiment que certains personnages secondaires étaient superflus, comme ajoutés pour complexifier le récit plutôt que pour l’enrichir.

Ce choix narratif empêche aussi toute véritable immersion. Il devient difficile de s’attacher aux personnages ou de s’investir pleinement dans leurs trajectoires, tant le récit se disperse.
C’est d’autant plus frustrant que les chapitres consacrés à la bouchère et à ses enfants sont, eux, nettement plus réussis. On y retrouve enfin de la tension et le suspense. 


Mater Dolorosa

Résumé : 
Automne 2022. Après la saison touristique, Split se dirige lentement vers l’hibernation d’après-saison.
Ines est une jeune femme qui travaille à la réception d’un hôtel. Sa mère, Katja, est femme de ménage et s’occupe de la maison, d’Ines et de son jeune frère, Mario.
Zvone est un policier prometteur qui reçoit un appel du travail : un corps a été retrouvé dans une usine désaffectée à proximité de la ville. Il s’agit du corps d’une jeune fille de 17 ans, Viktorija, fille d’un éminent médecin.
Le meurtre de la jeune fille bouleversera à jamais le destin des trois personnages principaux….

Que sommes-nous prêts à sacrifier pour protéger ceux que nous aimons, et quelles en seront les conséquences inévitables ?
 
Mon avis : 
Mater dolorosa est un roman que j'ai adoré (comme tous ceux de l'auteur que j'ai pu lire avant). 

Ce qui m’a frappé, c’est la description de cette Croatie encore habitée par la guerre, presque malgré elle. On sent que tout est là, sous la surface — dans les silences, dans les non-dits, dans les trajectoires des personnages. Et puis il y a ce tourisme de masse, omniprésent, qui donne l’illusion d’un pays tourné vers l’avenir, alors qu’il semble parfois écraser ce qu’il reste d’authentique. 

Mais ce qui m’a vraiment accroché, c’est Inès. Je me suis beaucoup attaché à elle. Sa manière d’avancer, de faire face à tout — ses responsabilités, ses doutes, ses contradictions — m’a semblé profondément humaine. Elle ne prend pas toujours les bonnes décisions, mais justement, c’est ce qui la rend si vraie. On sent le poids de ses choix, le tiraillement constant entre ce qu’elle voudrait être et ce que la réalité lui impose. 

À l’inverse, Katja m’a laissé plus perplexe. J’ai eu du mal à la comprendre, et parfois même à accepter ses choix. Peut-être parce que, en tant que parent, certaines décisions résonnent différemment — on projette forcément ses propres limites, ses propres peurs. Là où j’arrivais à suivre Inès dans ses hésitations, Katja m’a semblé presque étrangère. J'en oublierai presque de mentionner Zvone, le flic qui pousse l'enquête quand ses collègues veulent juste une arrestation quitte a maquiller un peu les preuves. Lui aussi subit le passé de son pays et essaie tant bien que mal d'avancer.


dimanche 10 mai 2026

Pourquoi tu danses quand tu marches ?


Résumé : 
Un matin, sur le chemin de l’école maternelle, à Paris, une petite fille interroge son père : « Dis papa, pourquoi tu danses quand tu marches ? ». La question est innocente et grave. Pourquoi son père boite-t-il, pourquoi ne fait-il pas de vélo, de trottinette… ? Le père ne peut pas se dérober. Il faut raconter ce qui est arrivé à sa jambe, réveiller les souvenirs, retourner à Djibouti, au quartier du Château d’eau, au pays de l’enfance. Dans ce pays de lumière et de poussière, où la maladie, les fièvres d’abord puis cette jambe qui ne voulait plus tenir, l’ont rendu différent, unique. Il était le « gringalet » et « l’avorton » mais aussi le meilleur élève de l’école, le préféré de Madame Annick, son institutrice venue de France, un lecteur insatiable, le roi des dissertations.
Abdourahman Waberi se souvient du désert mouvant de Djibouti, de la mer Rouge, de la plage de la Siesta, des maisons en tôles d’aluminium de son quartier, de sa solitude immense et des figures qui l’ont marqué à jamais : Papa-la-Tige qui vendait des bibelots aux touristes, sa mère Zahra, tremblante, dure, silencieuse, sa grand-mère surnommée Cochise en hommage au chef indien parce qu’elle régnait sur la famille, la bonne Ladane, dont il était amoureux en secret. Il raconte le drame, ce moment qui a tout bouleversé, le combat qu’il a engagé ensuite et qui a fait de lui un homme qui sait le prix de la poésie, du silence, de la liberté, un homme qui danse toujours.

Mon avis :
J’ai refermé Pourquoi tu danses quand tu marches ? avec cette impression d’avoir lu quelque chose de profondément intime.

Ce que j’ai aimé avant tout, c’est la fluidité du récit. On entre dans le texte sans effort, porté par une écriture légère et délicate, qui donne pourtant beaucoup de place aux émotions. Rien n’est lourd, rien n’est appuyé, et c’est justement ce qui rend le livre si touchant.

Le cadre de Djibouti encore française m’a particulièrement marqué. On sent que ce n’est pas seulement un décor, mais une part vivante de l’identité du narrateur. Il y a une vraie subtilité dans la manière dont l’histoire et l’intime s’entrelacent. Tout passe par petites touches, par souvenirs, par sensations.

Mais ce qui m’a le plus ému, c’est cette adresse à la fille. Ce fil discret mais essentiel qui traverse le livre. Le narrateur grandit, se construit, et en même temps, il transmet. Comme s’il cherchait à préserver quelque chose de fragile — des racines, une mémoire, une manière d’être au monde. J’ai trouvé ce geste très juste, très humain.

C’est un livre qui se lit facilement, mais qui reste. Il a cette douceur qui cache une vraie profondeur, et qui donne envie, une fois terminé, d’y repenser encore un peu.

Les gardiens de l'air


Résumé : 
Anat Ismaïl travaille à l’ambassade du Canada à Damas comme traductrice-interprète de Jonathan Green, représentant du Haut- Commissariat des Nations unies pour les réfugiés. En attendant la libération de son compagnon, Jawad, jeté en prison pour appartenance à une organisation communiste clandestine, elle s’efforce de lui rester fidèle, en dépit de la solitude et de la frustration sexuelle. Deux de ses amies, Mayyasa et Doha, se trouvent dans la même situation : la première, qui a elle-même vécu l’expérience carcérale, entend bien résister à la tentation de prendre un autre homme ; la seconde n’hésite pas à demander le divorce.
Les histoires intimes de ces femmes s’articulent à celles des demandeurs d’asile dont Anat traduit quotidiennement les témoignages et qui, pour la plupart, appartiennent à des minorités ethniques ou confessionnelles laminées par le despotisme des régimes en place. Dans ce champ de ruines, la sortie de prison des anciens militants, naguère porteurs d’un idéal collectif, est un moment de vérité particulièrement douloureux…
Publié deux ans avant le déclenchement du soulèvement syrien, ce roman est l’un des plus représentatifs d’une nouvelle littérature qui, transgressant tous les tabous, s’est employée à ressusciter la mémoire interdite de deux décennies marquées par l’infinie brutalité de la répression.

Mon avis : 
Les gardiens de l’air m’a laissé une impression assez contrastée. Il y a dans ce roman quelque chose de profondément nécessaire : Rosa Yassin Hassan parle de la Syrie avec une lucidité qui serre le cœur, en montrant à la fois l’étau du régime, la vulnérabilité des femmes et l’enfermement des prisonniers. On sent que ce n’est pas seulement un sujet, mais une urgence intérieure de dénoncer ce régime barbare.

En même temps, j’ai eu du mal à entrer pleinement dans le livre. La construction m’a semblé un peu bancale, comme si le récit se dispersait au lieu de se resserrer. Les changements constants de personnages donnent parfois l’impression de perdre le fil, et cela rend la lecture plus ardue qu’elle ne devrait l’être. J’ai trouvé que cette fragmentation affaiblissait par moments l’émotion que le roman cherche pourtant à faire naître. On n'arrive jamais vraiment a s'attacher a un personnage en particulier. 

Ce qui reste, malgré tout, c’est la force du regard. Le livre est moins réussi comme roman que comme témoignage littéraire d’une violence politique et humaine très précise. J’en garde surtout l’image d’un texte sombre, grave, traversé par la souffrance, et qui dit avec justesse ce que subissent celles et ceux que le pouvoir réduit au silence.

dimanche 3 mai 2026

The truth about Ruby Cooper


Résumé : 
If my sister hadn’t been beautiful, none of it would have happened.

Ruby Cooper and her sister, Erin, live an idyllic life in their close-knit church community in Boston. But when Ruby is sixteen, she is involved in an incident that causes her family’s world to implode.

Across decades, the fallout leaves a wake of destruction behind Ruby in Dublin and Erin in Boston.

Not that Ruby wants to think about the past.

But it can’t stay a secret forever.

Mon avis : 
The Truth About Ruby Cooper est un roman qui frappe juste, sans jamais tomber dans le sensationnalisme. Ce qui le rend si puissant, c’est l’alternance des voix des deux sœurs : Ruby, brisée mais opaque, et sa sœur, plus posée en apparence, qui tente de donner du sens à ce qui leur est arrivé.

Ruby est insaisissable, souvent déroutante, parfois même difficile à aimer. Son rapport au passé est fragmenté, presque fuyant, et c’est précisément ce qui la rend crédible. En face, sa sœur incarne une autre forme de survie : plus rationnelle, plus tournée vers le contrôle, mais tout aussi marquée. Là où l’une explose, l’autre contient — et c’est dans cet écart que le roman prend toute sa force.

Le viol n’est jamais traité comme un simple événement déclencheur, mais comme une onde de choc qui continue de modeler leurs vies d’adultes : leurs relations, leur rapport au corps, à la vérité, à la loyauté familiale. Le livre montre avec une grande finesse comment un même traumatisme peut produire des trajectoires radicalement différentes.

La narration à deux voix entretient un doute constant : qui dit vrai ? que reste-t-il de fiable dans les souvenirs ? Cette tension donne au roman une profondeur psychologique rare.
Un livre intense, intelligent, et profondément humain — de ceux qui restent en tête longtemps après la dernière page.

Le père et l'étranger


Résumé : 
Diego et Walid font connaissance dans la salle d’attente d’un centre pour enfants gravement handicapés, où l’un et l’autre mènent leur fils chaque jour.Une amitié se noue entre eux, mais tandis que Diego parle volontiers de lui, de sa culpabilité, de la quasi-impossibilité de communiquer avec son enfant, du malaise de sa confrontation au monde, Walid reste sur la réserve. L’Arabe l’entraîne un soir dans une fête orientale, où Diego rencontre une fascinante danseuse du ventre, puis Walid disparaît. Des agents secrets prennent contact avec lui pour lui demander de les aider à retrouver Walid, qu’ils dépeignent sous les traits d’un terroriste. En superposant l’intrigue prenante d’un roman d’espionnage à la description du vécu douloureux des pères d’enfant handicapé, De Cataldo renonce ici à son détachement habituel devant les folies du monde. Dans un récit tout en émotion retenue, il conte à la fois l’histoire d’une amitié entre hommes de civilisations diverses et les profondeurs de l’amour pour les plus faibles d’entre nous, enfermés à jamais dans une hermétique prison mentale.

Mon avis : 
Une courte lecture, mais une belle intensité. Dans Le père et l’étranger, Giancarlo De Cataldo signe un roman bref et touchant (presque une longue nouvelle), porté par la rencontre de deux hommes que tout semble opposer, mais que rapproche une douleur commune : être père d’un enfant lourdement handicapé.

J’ai beaucoup aimé cette amitié discrète, fragile, presque pudique, qui se construit dans la salle d’attente d’un centre de soin et gagne peu à peu en profondeur. Le roman évite le pathos facile et dit beaucoup en peu de pages, avec une émotion retenue qui rend chaque geste, chaque silence, très fort.

Walid est sans doute le personnage le plus fascinant du livre. Il reste insaisissable, élégant, secret, et l’on se surprend sans cesse à se poser des questions sur son passé, ses intentions et ce qu’il cache vraiment. Cette part de mystère nourrit toute la lecture et donne au roman une tension particulière, presque en contrepoint de la douceur de leur lien.

Ce que j’ai surtout retenu, c’est la justesse avec laquelle le livre parle de la paternité, de la honte, de la culpabilité, mais aussi de la solidarité entre deux êtres que la société regarde souvent de travers. Un très beau texte, à la fois humain, intime et dérangeant, que l’on referme avec beaucoup de tendresse pour ses personnages et une vraie mélancolie.